Il était une fois
Il était une fois, dans un centre équestre planté au milieu d’une jolie vallée arborée, un petit cheval qui s’appelait Chester.
Chester était un Apaloosa, c’est-à-dire un descendant des chevaux indiens, dont il avait gardé la robe blanche tachetée et le bout du nez rosé. Il arborait fièrement sa différence, tenant sa tête bien haut et dressant la queue au dessus de la croupe. Il se pavanait tant qu’il le pouvait au milieu de l’écurie, où aucun autre cheval ne lui ressemblait.

Durant les leçons d’équitation, il n’hésitait pas à coucher ses oreilles en arrière et à menacer des dents les camarades de travail qui l’approchaient d’un peu trop près. Pourtant, aucun d’entre eux ne le prenait au sérieux, ni n’était dupe de son arrogance. En effet, s’il avait belle allure, Chester avait aussi hérité de ses ancêtres une petite hauteur au garrot, ne dépassant pas celle d’un double poney.
Bien sûr, quelques envieux le jalousaient, mais la plupart n’avait que faire de ses parades, surtout les chevaux les plus grands et les plus robustes. Ceux-là préféraient le laisser jouer les caïds et l’avaient affublé d’un surnom ironique et moqueur, mais qui ravissait le petit Apaloosa : Chester la terreur.
Jolie poupée
Un jour, tandis qu’il s’était couché pour se reposer, Chester entendit au dehors un hennissement aigu qu’il ne connaissait pas. Intrigué, il se remit sur ses quatre fers et passa la tête par la fenêtre de son box. Lui apparut alors la vision d’une ravissante jument baie brun qui descendait d’un van.
Elle était fine et élégante, marchait sur la pointe des sabots avec la grâce d’une danseuse et faisait chalouper ses anches à chaque foulée.
« Wahou, quelle classe ! se dit Chester emballé, une jolie petite femelle pour moi. »
Sûr de lui et de son succès auprès de la nouvelle venue, il lui lança :
« Eh ! poupée, veux-tu que je te fasse visiter les écuries ? »
Elle tendit bien une oreille vers l’Apaloosa, mais poursuivit son chemin sans lui prêter plus d’attention.
Pensant qu’elle ne l’avait pas entendu, Chester renchérit :
« Je vous trouve très charmante, mademoiselle. Voulez-vous que je vous serve de guide ? »
Imperturbable, la jument continua à marcher d’un pas déterminé. Elle passa devant Chester sans même lui adresser un regard et arriva enfin dans ses quartiers, à quelques box de là, aux côtés de deux grands autres mâles.
Fou de rage, Chester pivota la tête en signe de dédain :
« Pfffff, fit-il, si tu crois que tu m’intéresses, avec tes faux airs de bourgeoise. J’ai toutes les juments de l’écurie à mes sabots quand je veux. »
Puis il tourna sur lui-même et lui montra ses fesses.

Chester fait le pitre
Le lendemain, tous les chevaux furent emmenés au pré, où Chester ne cessa de faire l’intéressant. S’il avait déclaré la veille ne pas être sensible aux charmes de la petite nouvelle, c’était pas pure fierté. En fait, il avait complètement craqué pour elle. Il la trouvait splendide, admirait sa démarche et son raffinement, ainsi que son caractère apparemment bien trempé.
Tout en feignant de l’ignorer, il enchaîna donc les figures acrobatiques pour se faire remarquer : tantôt il trottinait en crabe, tantôt, il effectuait des demi-tours sur place autour de ses épaules. A d’autres moments encore, il marchait à reculons en enroulant son encolure.
Mais malgré ses pitreries, la nouvelle jument ne lui manifestait toujours aucun intérêt. Pire encore, elle avait lié connaissance avec ses voisins d’écurie et se promenait désormais au botte à botte avec l’un d’eux en papotant.
Jaloux comme un poux, Chester ne tint plus en place et décida d’aller l’accoster.
« Eh mignonne, sais-tu que j’ai du sang indien qui coule dans les veines ? lui dit-il en exhibant son plus avantageux profil.
- Mon garçon, ne vois tu pas que nous parlons ? répondit Joli Cœur, le compagnon de marche de la jument. »
Vexé, Chester fit mine de ne pas entendre et lança à la petite nouvelle :
« Que raconte ce bon vieux Jojo ? Il articule si mal que j’ai du mal à le comprendre ! »
La jument ignora cette remarque désobligeante et poursuivit sa conversation normalement.
« Veux-tu que je te montre comment je fais la révérence ? » insista alors l’Apaloosa.
Irritée par tant de vanité, la belle demoiselle finit pas rétorquer :
« Écoute, petit crâneur, je n’ai que faire de tes cabrioles. Elles ne m’impressionnent pas. Quant à tes ancêtres, s’ils étaient là, nul doute qu’ils t’enseigneraient les bonnes manières. Maintenant, s’il te plait, je te prie de me laisser, ta présence m’indispose. »

Chester se décomposa. Il ne demanda pas son reste et s’éloigna sur le champ, oreilles en cloche, queue entre les jambes. Il se sentait profondément triste et totalement humilié. Il lui semblait que tout le monde le regardait et pour une fois, aurait aimé disparaître dans un trou de souris. Soudain, ses idées se brouillèrent, il perdit partiellement la raison. Il se cabra fougueusement sur ses postérieures puis s’élança au grand galop vers la clôture du pré. Les autres chevaux n’eurent pas le temps de réaliser ce qui se passait…
Il s’était déjà envolé au dessus de la barrière et filait à toute allure vers l’entrée de la forêt.
Chester se sauve
Bouleversé, Chester galopa dans la forêt pendant des heures entières. Ses yeux embués distinguaient à peine les arbres qu’il frôlait de justesse, les branches lui fouettaient le bout du nez. Après un long moment, exténué, il s’arrêta sous un gros chêne, juste à la lisière du bois. Ses quatre membres tremblaient nerveusement sous lui. Soudain, il se sentit complètement vide à l’intérieur, ses muscles se relâchèrent, il se mit à vaciller, puis se laissa tomber lourdement au sol. Lorsque ses paupières se fermèrent doucement, il ne résista pas.
« Ouhou ouhou »
Chester crut qu’on lui parlait, il ouvrit un oeil. Ne voyant personne, il replongea dans la torpeur.
« Ouhou ouhou » insista-t-on.
Chester abandonna ses rêves et redressa la tête.
« Bonjour, petit cheval, fit la voix.
- Bonjour, mais qui me parle donc ?
- Et bien c’est moi, regarde un peu par ici. »
Chester leva le nez et aperçut un gros oiseau marron sur une branche du chêne, à l’ombre d’un épais feuillage.
« Oh, pardonnez-moi, Madame la chouette, je ne vous avais pas vue.
- Il n’y a pas de mal. J’aime me cacher dans les feuilles pendant la journée, car le soleil m’éblouit.
- Depuis combien de temps êtes-vous perchée ici ?
- Suffisamment longtemps pour te dire que tu as piqué un bon petit roupillon !
- Oh, oui, c’est vrai, je devais être un peu fatigué… Balbutia Chester.
- Tu m’as surtout l’air bien triste, mon garçon, et complètement abattu. Veux-tu me raconter ce qui t’arrive ? »
L’Apaloosa hésita un moment. La dame chouette semblait bienveillante à son égard et avait su deviner qu’il n’allait pas bien. D’une certaine manière, elle lui rappelait sa maman. De plus, il avait cruellement besoin de réconfort ainsi que d’un avis extérieur pour l’aider à comprendre ce qui clochait avec la petite jument.
Sans plus attendre, il décida de se confier et relata toute son histoire en détail.

La discussion se poursuivit encore un moment.
Ce jour-là fut important pour Chester. Grâce à la dame chouette, il avait pris conscience de l’importance de son histoire sur son comportement actuel. S’il était fier de ses aînés, il se sentait aussi très différent de ses compagnons d’écurie et se focalisait sur sa petite taille. Or sa maman n’était pas là pour le rassurer, lui parler de sa famille et lui donner confiance en lui.
Alors, depuis des années, il avait pris le contre-pied de ses complexes et opté pour une attitude arrogante et offensive. Il ne cessait de se vanter et d’en rajouter, ce qui exaspérait et éloignait ses camarades. Il évitait ainsi de s’y frotter et de prendre le risque d’être rejeté. Bien pratique, quand on n’a pas confiance en soi.
L’inconvénient, c’est que son attitude hautaine et dédaigneuse avait également fini par donner une mauvaise image de lui et ne reflétait pas du tout ce qu’il était réellement : au fond, un petit cheval tendre et sensible, peu sûr de lui aussi.
Chester grandit
Chester prit le chemin du retour vers le centre équestre.
Cette fois, il marcha d’un pas calme et posé dans la forêt. Il voulait prendre le temps de bien assimiler les découvertes qu’il venait de faire sur lui-même et réfléchit au meilleur moyen de conquérir le cœur de la petite jument.
Il abandonna toutefois l’idée dans un premier temps, estimant que ce qui comptait par dessus tout était de corriger son comportement en général. Il lui semblait désormais fondamental d’assumer ce qu’il était, tout comme ses origines, de s’ouvrir aux autres, le plus sincèrement possible, en somme, de prendre le risque de se dévoiler.
A la tombée de la nuit, il arriva enfin. Le silence régnait dans les écuries et, contrairement à ses habitudes, Chester entra dans son box sans faire de bruit pour ne pas réveiller les autres chevaux. Sa longue randonnée l’ayant éprouvé, il s’endormit rapidement.
Le lendemain matin, le palefrenier constata qu’il était revenu et s’en trouva soulagé. Le petit Apaloosa, lui, resta tranquille jusqu’à ce qu’il soit à nouveau mené au pré.
Ce jour-là, il brouta l’herbe avec entrain en savourant chaque bouchée. Il ne l’avait jamais trouvée aussi fraîche et tendre. Un vrai petit bonheur !
Quelques autres chevaux, dont Joli cœur, ne tardèrent pas à s’approcher. Chester leva la tête et leur sourit, simplement. Joli cœur lui rendit son sourire, aussi étonné par cette toute nouvelle amabilité qu’il s’était inquiété pendant la fugue du petit cheval.
« Bonjour, mon garçon, essaya-t-il.
- Bonjour, Joli cœur, répondit amicalement Chester.
- Alors, cette petite escapade ? Il ne t’est rien arrivé au moins ? Tu as l’air, comment dire, un peu bizarre...
- Oh non, rassure-toi. Je me sens très bien. Je suis content que tu viennes me parler, car j’hésitais à le faire.
- Et pourquoi donc, petit ? Ai-je l’air si méchant ?
- Oh, non non,… c’est juste que j’aurais aimé… j’aurais aimé te dire certaines choses…
- Et bien, ne crains rien mon garçon, des choses comme quoi par exemple ?
- C’est que… Je suis un peu gêné…
- Oh, tu sais, j’ai dix-huit ans de carrière derrière moi. Alors, je suis prêt à entendre "certaines choses", comme tu dis. Et à ton âge, crois-moi, j’ai fait quelques bêtises !
- Toi, Joli cœur ?
- Aussi vrai que j’ai encore toutes mes dents. Tiens, regarde !
- Et bien, je voulais te dire que… que je regrette. Oui, je regrette de m’être mal comporté avec toi, l’autre jour, quand tu discutais avec la petite nouvelle. Je crois que j’étais jaloux.
Je regrette aussi d’avoir fugué et ainsi causé du souci à tout le monde. Et encore, je regrette mes allures de frimeurs, depuis que je suis arrivé parmi vous, tout comme mon agressivité et mon sale caractère. Je crois que j’avais peur, peur de ne pas être à la hauteur, de ne pas être accepté. Je voudrais le dire à tous les autres chevaux aussi, mais c’est un peu difficile…
- Ne t’inquiète pas, mon grand, je leur expliquerai, je suis certain qu’ils comprendront. Et moi aussi je voudrais te dire quelque chose.
- Ah bon ?
- Oui, je suis ravi de te revoir. Tu commençais à me manquer, tu fais un peu partie de la famille maintenant. Au fait, sais-tu que la petite nouvelle en pince pour toi ?
- Tu te moques de moi, Joli cœur !
- Absolument pas.
- Et comment pourrait-elle m’apprécier ? J’ai agi comme un goujat avec elle.
- Fais-moi confiance, Chester, cette jument là sait ce qu’elle veut. Et ce qu’elle veut, c’est toi ! Bien sûr, il faudra te montrer à la hauteur et réparer les pots cassés. »

Le soir venu, Chester songea à ce que Joli cœur lui avait dit au pré. Il rêva secrètement de la petite jument et brûla d’impatience à l’idée de lier enfin connaissance avec elle. Cette nuit là fut délicieuse et d’un fort degré émotionnel pour notre Apaloosa, mais bien aussi, interminable !
Fin de l’histoire
Le lendemain, Chester aperçut immédiatement la petite jument au milieu de la cour. Elle se faisait doucher par le palefrenier et des frissons lui parcouraient les reins chaque fois que le jet d’eau grimpait trop haut sur ses cuisses ou son ventre. Ça la rendait totalement irrésistible aux yeux du petit Apaloosa.
Il prit sa respiration et se lança :
« Bonjour, Mademoiselle. »
La petite jument le regarda et tout en inclinant poliment l’encolure, lui répondit :
« Bonjour jeune homme. »
Chester n’en crut pas ses oreilles, la belle créature daignait lui adresser la parole. Son cœur s’emballa, mais il tenta de se maîtriser.
« Hum, enchaîna-t-il. Je suis enchanté de faire votre connaissance. Comment vous prénommez-vous ?
- Gladis. Je suis ravie de vous rencontrer également. Mais à qui ai-je l’honneur ?
- Je m’appelle Chester, chère mademoiselle. Nous nous sommes déjà croisés quelquefois. Puis-je vous proposer de vous accompagner en balade lorsque nous serons au pré ?
- Avec plaisir, fit-elle en se pinçant les lèvres. A tout à l’heure donc. »
L’œil de la petite jument pétillait.
Au milieu de l’après-midi, Chester fut l’un des premiers chevaux emmenés au pré. Dans les hautes herbes, il distingua quelques pâquerettes et se sentit inspiré. Il cessa de brouter et, saisissant délicatement chacune d’elle du bout des dents, constitua un ravissant bouquet.
Bien que bouillonnant à l’intérieur, il se dirigea le plus calmement possible vers la petite jument lorsqu’il la vit arriver.
« Votre douche fut-elle agréable, chère Gladis ?
- Merveilleuse, un peu froide, mais j’adore qu’on me bichonne. Nous pouvons peut-être nous tutoyer ?
- C’est entendu, hum…, Mademoiselle Gladis. Voici quelques modestes fleurs, que j’ai cueillies pour vous… enfin, pour toi, bredouilla Chester.
- Oh, merci, quelle charmante attention. Elles se marient si bien avec le beau soleil que nous avons aujourd’hui... »
La petite jument se dandinait sur place maladroitement. En fait, elle était un peu stressée aussi et ne parvenait à dire que des banalités. Comme l’avait suggéré Joli Cœur, elle en pinçait vraiment pour le petit Apaloosa.

Chester lui tendit le bouquet de pâquerettes du bout du nez. Sous le charme, elle approcha le sien. Leurs souffles chauds se rencontrèrent. Un peu gêné, il s’avança encore. Un peu embarrassée, elle entrouvrit les lèvres. Puis elle saisit doucement les pâquerettes. Ils se regardèrent furtivement et chacun sut alors qu’un sentiment nouveau naissait en eux. Un sentiment certes inconnu et un peu effrayant, mais qui les transportait déjà ensemble dans le plus exquis et délicieux des mondes.
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